La bulle de Lili

Se lâcher la grappe

Tout à l’heure, j’ai pleuré.
J’étais face au mur d’escalade, je venais de tomber, ou de laisser tomber, me laisser tomber sûrement. Je ne savais pas. Je ne me sentais pas la force. J’ai senti les larmes monter. Je me suis excusée en disant que j’étais fatiguée, et les larmes sont sorties.
J’ai pleuré parce que je me suis sentie fatiguée, impuissante. Incapable de faire ce qu’on me demandait et que les autres arrivaient à faire. En théorie, oui, placer mon pied là, me hisser énergiquement pour attraper la prise à droite, et hop, tu vois ?
En pratique, je reste sur la prise, je place mon pied, là, et je me rends compte que je dois hisser tout mon corps pour aller attraper cette putain de prise qui est méga haut, et je me dis, pfff. Je suis trop fatiguée. Je n’ai pas envie de le faire, là. J’ai juste envie de dormir.
Oui, bon, voilà, aujourd’hui c’était un jour sans, à l’escalade.
J’avais l’impression que la marche était trop haute pour moi. Mais rien que pour moi. Que les autres, ok, elle était haute, mais ils sautaient, et hop, ils y arrivaient. Moi je suis restée devant à me dire : putain, c’est trop haut, j’ai pas les cuisses pour ça, j’ai pas l’énergie.
Je ne sais pas trop si j’ai pleuré de fatigue, de dépit, de pression que je m’auto-mets.
En y réfléchissant je pense que c’est la fatigue. Cette impression depuis une petite semaine, même pas, trois jours, d’être dans un tourbillon, et de tout timer pour que tout rentre dans le planning. La musique de la petite, aller faire des courses, aller chercher le grand, aller chercher la petite à la musique, rentrer, faire à manger, les driver pour les devoirs/la douche, manger, ranger, brosser les dents, aller les coucher, travailler deux heures avant d’aller dormir. Me réveiller, les driver pour s’habiller/manger pendant que je me douche/m’habille/prépare les goûters/prépare le petit dej, les emmener à l’école, aller bosser, aller déjeuner avec un ami en anglais pour l’aider pour un entretien, rentrer, bosser, emmener la petite à la guitare, lire pendant qu’elle y est et que son frère joue au parc à côté, la récupérer, la laisser à sa grand-mère, aller faire du sport, rentrer, faire à manger, dormir. Me lever à 6h, bosser deux heures avant d’aller bosser là-bas, aller bosser, avoir dix mille trucs à penser, manger dans la voiture en attendant l’escalade, aller escalader, en ayant la perspective, derrière, d’un aprem de boulot bien chargé, puis les gosses, ne pas oublier les devoirs, ni de faire cuire des légumes, ni le solfège, ni la danse de la petite demain soir, ni d’aller au boulot en vélo demain parce qu’ils me font le contrôle technique, et donc il me faut aussi le vélo du grand, parce que sinon c’est galère,... avoir tout ça, tout ça et encore tellement plus, en fait, et là, bugger, face au mur. Bugger face à cet effort qui en fait n’est pas naturel pour moi.
Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi escalade. Clairement on est dans un jour sans, hein. Parce que des progrès, j’en fais.
Mais bordel, c’est tellement dur. Tellement engageant. Pour tout le corps et pour le mental. Est-ce que j’y arriverai un jour ? Là aujourd’hui j’ai juste eu l’impression d’être une grosse dondon qui n’arrivait pas à lever son cul. Et putain c’était désagréable.
Bon, mais après l’escalade, après les pleurs, je suis rentrée, j’ai mis mon gros pull bien chaud que j’aime bien, me suis fait un thé, j’ai bossé un peu, et j’ai surtout décidé de me lâcher la grappe. Oui, je suis fatiguée. Oui, je bosse beaucoup et je pense à trop de trucs en même temps. Ca passera. Ca passe tout le temps. Mais si j’ai besoin de lâcher un peu, je lâche. Mes enfants n’auront pas de goûters faits maison cette semaine, ni de compotes, ni de yaourts, ni de tout ça. Et ptêtre même que ce soir on ira au McDo. Voilà.