La bulle de Lili

Le trait d'union

En ce moment, je sens que c’est ce que je fais. Me réunir. Montrer toutes les parties de moi.
J’ai l’impression d’avoir toujours été double. Dans la "vraie" vie j’ai un prénom composé, et j’ai toujours demandé qu’on m’appelle par mon premier prénom.
Mes grands-parents, mes potes de fac, mes clients dans mon activité d’indépendante me connaissent et m’appellent par mes deux prénoms. C’est mon entité, mon identité. Pour mes potes ça m’a toujours un peu dérangée. Comme si je ne me reconnaissais pas vraiment dans ce double prénom. Comme si on me rajoutait une partie de moi que je ne voulais pas forcément, comme si je ne méritais pas qu’on prenne autant de temps pour m’appeler. Cinq syllabes au lieu de deux.
Et puis là, avec ce nouveau taf-du-matin, on m’appelle aussi par ce double prénom. Et j’ai décidé que c’était ok. Que c’était moi. Que je valais bien deux prénoms.
Je suis femme et je suis mère. Et je peux relier ces deux parties aussi, comme mes deux prénoms sont reliés par un tiret.
Je suis en forme, et j’ai été malade. Là aussi, je peux en parler, maintenant. Et je peux même parler des opérations, pas à tout le monde, hein, mais ça ne fait pas de moi une personne moins entière si on a enlevé des parties de moi. J’ai mis du temps à l’accepter, cette partie-là. Je ne suis pas "moins" parce que j’ai été malade et opérée. Je suis peut-être même un peu "plus".
Ma mère est morte et ma mère me manque enfin. Et d’elle aussi, et de sa maladie, horrible, j’arrive à en parler, sans minimiser. Oui, 2014 et 2015 ont été des années horribles. Oui, c’est la vie, mais bordel, c’est raide.
J’ai deux boulots, et je parle d’un boulot à l’autre. C’est peut-être un détail, mais ça ne m’est jamais arrivé avant. J’ai toujours assumé mon activité indépendante, mais je n’avais jamais dit à mes clients que j’avais une activité salariée à côté. C’est chose faite. Et j’en suis fière.
En fait, c’est comme si j’avais toujours pensé, dans plein de domaines de ma vie, que je ne devais pas révéler l’autre partie, le pendant de l’histoire, sous peine d’être dévaluée, catégorisée, critiquée, minimisée. Attends je cherche le mot. Pas crédible. Voilà, c’est ça le mot.
Je ne peux pas être femme si je suis mère, je ne peux pas être mère si je suis femme. Alors je cloisonne selon les semaines de garde.
Je ne peux pas être en forme si j’ai été malade. Je ne peux pas avoir été "vraiment" malade si aujourd’hui je fais autant de sport.
Je ne peux pas être crédible dans mon métier-passion si à côté de ça j’ai aussi un métier-raison.

En ce moment je crois que je suis en train de découdre toutes ces croyances et découvrir la merveilleuse richesse d’être multiple.
Je suis fière de ce que je suis, et ça, c’est grâce à tout ce que j’ai traversé.
Je découvre à quel point c’est chouette de pouvoir être tout ça. De pouvoir enfin mettre un tiret, et mettre mon deuxième prénom, mes parties de l’ombre, en lumière, parce qu’elles le méritent, toutes. Et parce qu’avec un trait d’union, je reste soudée.
Je suis mon premier prénom, depuis toujours, mais ce deuxième prénom, je le suis aussi. Je le savais un peu moins, mais je l’aime de plus de plus.