La bulle de Lili

Jour de mariage

Je ne savais pas si j’avais envie d’y aller ou non.
Encore de la rancoeur alors que ça fait deux ans, mais que veux-tu… On n’a plus beaucoup de famille… alors j’y suis allée.
Mon frère Patrick s’est marié hier. Après vingt ans d’union. Avec celle qui m’a connue au collège, qui m’a fait mes premières coiffures, que j’ai vue sombrer, puis rebondir très haut. La mère de mes deux neveux, celle qui s’est occupée de mon petit chat quand j’étais malade, alors que son fils avait six mois.
J’ai mis longtemps à être dedans. J’ai beaucoup râlé, auprès de mes amis, d’aller à ce mariage qui ne me tentait pas. Et puis j’ai pris la voiture, je me suis arrêtée déjeuner avec Lui (je souris en l’écrivant), et j’ai repris la route.
L’impression d’une mascarade en y allant. D’un à quoi bon.
Et puis il y a quand même eu de jolis moments.
Patrick qui, je le sens, fait des efforts pour communiquer avec moi.
Son fils et ses grands yeux.
Mes regrets de ne pas avoir emmené mes petits, pour qu’ils connaissent ces cousins qu’on ne voit jamais.
La coiffeuse, qui réussit la coiffure que je veux.
Mon vernis ma robe mes compensées mon rouge à lèvres. Mon allure.
Ma belle-sœur, radieuse.
L’arrivée à la mairie. Mon frère évidemment en tongs. Mais blanches, hein.
Le mariage.
Ce petit pincement au cœur quand ils lisent l’état-civil, et citent notre mère, "décédée". Les larmes qui montent.
On en parle avec Roland par la suite. C’est chiant, cette case, "décédée". On aurait dû dire à l’adjoint au maire de dire autre chose, on s’en fout, en fait, que ça soit vrai ou pas.
On aurait dû dire "agent secret en mission pour une durée indéterminée". Et préciser qu’on ne pouvait pas dire où tu te trouvais parce que sinon la CIA te retrouverait. Mais que "décédée", non, c’était pas ça. On avait pas très envie que ça soit ça.
Ca nous a fait marrer. Un rire d’émotion. Un rire de "on dirait que" et d’un coup c’est comme si c’était réel, cette vérité-là, et c’était très doux.
Parce que la vérité c’est que tu aurais été tellement heureuse d’assister à ce mariage. Tu l’as tellement attendu. Tu n’y croyais même plus, personne n’y croyait pas.
Et pourtant, tu as vu de là-haut ? Il a dit oui, et il était heureux, lui aussi, malgré la carapace qu’il se forge.
Et puis on est allés boire du champagne, beaucoup de champagne, et on a raconté des conneries, beaucoup de conneries, et on a ri fort, très fort, et ça m’a frappée de me dire qu’en fait, cette capacité que j’ai, cet humour pince sans rire, cette façon de tout tourner en dérision, et de rire très fort, à pleines dents, très joyeusement, comme si rien n’était grave, c’était de famille, et j’ai tendance à l’oublier. Cette façon bonne vivante que j’ai de prendre la vie à bras-le-corps, en buvant trop et en mangeant beaucoup, je pense que c’est mon côté belge, finalement.
Et puis on a été se baigner, on est revenus pour le café, repartis jouer aux boules, je me suis rappelée à quel point j’étais mauvaise joueuse et de très mauvaise foi, et puis on a fini par rentrer chez eux.
Et j’ai très vite su que j’en avais eu assez, et que je voulais rentrer dans ma bulle.
Alors j’ai dit au revoir à tout le monde, je leur ai annoncé que je ne passerai pas la journée du lendemain avec eux, que je rentrais dans mon Sud à moi.
Patrick m’a dit de passer "quand même" boire le café, je l’ai fait ce matin, j’ai été polie, j’ai donné tant que j’ai pu, mais idem, au bout de trente minutes, j’ai senti que je n’avais plus envie, alors j’ai redit au revoir et j’ai repris ma petite voiture et zou.
Je ne m’attendais pas forcément à passer un bon moment et j’ai eu une bonne surprise.
Je suis méga fière d’avoir su m’écouter et faire fi du "il faut que", et me barrer quand c’était assez pour moi.
Et puis malgré toute ma carapace, car ça aussi, c’est de famille… je suis heureuse de les avoir vus se marier. Il y a tellement d’amour entre eux.