La bulle de Lili

Unique

J’ai toujours cru, je crois, qu’elle resterait encore parmi nous des années, qu’elle était increvable, qu’elle serait centenaire et en pleine forme, entourée de ses enfants, petits-enfants, et arrière-petits-enfants, comme elle l’a toujours fait depuis que je la connais.
Ce n’était pas une femme facile. J’ai souvent eu du mal avec sa façon de voir les choses, de cacher la vérité, de dire une chose par devant pour arrondir les angles et d’en dire trois autres par derrière, sans jamais reconnaître qu’elle mentait. J’ai souvent eu du mal avec, de l’autre côté, sa façon abrupte de me faire comprendre que je ne ferai jamais partie de sa famille, que j’étais trop différente.
Force est de constater malgré tout que cette femme régnait sur sa famille et sur sa vie d’une main de maître, et faisait tout pour entretenir son équilibre qui lui allait si bien.
Sa grande maison, meublée de façon baroque, remplie, tellement remplie, d’objets plus loufoques les uns que les autres, qu’elle achetait compulsivement en salle des ventes ou au marché à côté de chez elle.
Sa famille, toutes ces femmes à qui elle a appris à régner aussi, qui l’entouraient, veillaient sur elle, la houspillaient, mais sur lesquelles elle avait une influence jamais remise en question et avec qui, finalement, elle faisait bien ce qu’elle voulait.
Son côté petite fille qui se voulait princesse, avec des services à thé dorés, ses perruques sorties du début du vingtième siècle, son histoire de fillette adoptée qu’elle voulait rocambolesque.
Ce matin elle a fait une rupture d’anévrisme. Ses minutes sont comptées.
Sa famille s’est resserrée tout de suite autour d’elle. Ils attendent.
Et moi je suis là, devant mon ordi, en train d’imaginer leur peine, leur douleur, celle surtout de Mat, qui est en train de perdre sa grand-mère, une des femmes les plus importantes de sa vie, et de me dire que mes enfants vont devoir comprendre qu’elle n’était pas éternelle, alors que vraiment, plus personne ne se posait la question de sa mortalité.
Au revoir, Claudie. Cela n’a pas toujours été facile et tendre entre nous, mais ces dernières années, l’amour que nous portions à mes enfants enveloppaient nos rapports de tendresse et de respect mutuel.
Vous avez toujours été là à votre manière pour votre famille mais aussi pour la mienne, que ce soit en m’apportant du champagne dans un seau à glaçons rempli à la maternité, en gardant mes enfants de temps en temps et en les adorant tellement, tellement, ça je le sais, et je crois que c’est ça qui est le plus douloureux à l’heure actuelle, en protégeant votre petit-fils du mieux que vous pouviez et aussi en étant présente pour ma maman.
Nous perdons quelqu’un d’unique aujourd’hui. Et je ne l’avais vraiment pas vu venir.