La bulle de Lili

Je ne suis

Pour lui, je ne suis que cette fille du Sud, croisée dans un mariage il y a un an et demi, dans une jolie robe, bouclée, du rouge à lèvres, des talons. Cette fille qui a fini la nuit avec lui dans ce bungalow, qui a osé des choses, qui s’est enflammée.
Je ne suis que cette fille qu’il a revue à deux occasions, occasions loupées, j’en conviens.
Je ne suis que cette fille qui sait manier les mots, avec qui il échange, virtuellement, des fantasmes plus ou moins virulents, avec qui il jouit, à distance, derrière son écran de téléphone, et qui me fait jouir, aussi. Il sait que j’ai des enfants, et c’est un sujet qu’on évite soigneusement d’aborder, l’un comme l’autre, parce qu’ils n’ont pas leur place dans ce type de relation, dans ce pan-là de ma personnalité.
Et pourtant...
Ce matin, j’étais en pyjama, à 7h du matin, à bombarder les cheveux de mes enfants d’huile de coco suite à une nouvelle invasion de poux. Les mains grasses, en train d’essayer de penser à tout (laver les draps, laver les doudous, mettre les brosses au congélateur - et puis aussi préparer le petit dej, les vêtements pour la journée,...), je me suis dit que là, le glamour des photos que l’on s’envoie était bien loin.
Hier, en début d’après-midi, je lui ai envoyé une nouvelle érotique. Il l’a lue le soir à 22h30. S’il savait qu’entre-temps, j’ai passé 5 heures dans une grande enseigne de bricolage, à stresser, à paniquer, à m’engueuler avec Pat, à décider ce que j’allais acheter pour ma maison, pour finir sur les rotules, à 20h30, à devoir encore penser à faire manger les enfants, brosser les dents, lire une histoire, me glisser dans mon lit et oh - voir qu’il a apprécié la nouvelle.
Je ne suis qu’une image, loin, un espèce de fantasme qu’il me plaît d’entretenir, en fait. A-t-il besoin de savoir que je suis une maman avant toute chose, qui doit penser aux goûters, aux devoirs, aux anniversaires des copains, aux menus équilibrés, à me mettre à leur hauteur, ne pas me fâcher, faire respecter les règles ? Non, je ne crois pas. Avec lui je peux être cette femme libérée.
Tout comme pour moi, il est ce businessman, là-bas, dans ce pays frontalier, loin de moi, en costard, impeccable, irréprochable, stoïque, un brin froid. Et tellement beau.
Il est sûrement beaucoup plus que ça. Mais ne me laisse pas le voir. Ou peut-être est-ce moi qui ne veux pas le voir ?